c'est pas moi je l'jure!

stratégie de l’inespoir

Ce matin je me demandais comment mes grands-parents ont survécu psychologiquement pendant la guerre. Au Canada comme ailleurs, on parle beaucoup des dégâts psychologiques que cette pandémie a sur les jeunes, les vieux, les célibataires, et pratiquement tout le monde, mais on n’a pas besoin d’avoir peur de bombardements, on peut parler gratuitement et facilement avec ses amis et sa famille au bout du monde grâce à Zoom et Facetime, on n’a aucune restrictions alimentaires, on peut sortir de chez soi sans avoir peur de se faire tuer, et nos maris et nos enfants ne sont pas en train de perdre leur vie quelque part dans des tranchées. Alors pourquoi est-ce qu’on a tellement de mal à supporter nos “nouvelles vies” pas si horribles que ça et ces restrictions si banales et bénignes? De quoi peut-on vraiment se plaindre?

Ce que j’entends souvent autour de moi c’est qu’on ne peut pas faire de projets à longs termes, et qu’on ne peut plus voyager. Est-ce que ma grand-mère pensait à ça pendant la guerre? Qu’est-ce qui représentait “la liberté” pour elle? Elle devait s’accrocher à l’espoir des “Alliés” comme nous on s’accroche à l’espoir des vaccins. Elle, comme nous tous aujourd’hui, devait aussi s’accrocher à l’espoir qu’un jour, la vie “comme avant” recommencerait. Mais est-ce qu’elle a pu garder cet espoir pendant cinq ans? Est-ce qu’au bout d’un an, deux ans, trois ans, elle n’a pas dû se dire que la vie qu’elle vivait était simplement devenu son quotidien? Est-ce que l’espoir de jours meilleurs nous fait du bien ou du mal? Et les Alliés n’ont pas redonné “le monde d’avant” à ma grand-mère, tout comme les vaccins ne nous redonneront pas “le monde d’avant” non plus.

J’en conclus que cet espoir qu’un jour notre vie recommencera “comme avant” est illusoire et torturant et stupide: la vie “comme avant” est terminée, la vie continuera à changer, en bien et en mal, et cette pandémie durera peut-être encore longtemps, peut-être pas, mais il n’y aura jamais un jour où on se dira “ouf, c’est terminé!” Ma mère disait toujours “le ruisseau ne retourne jamais à sa source!” Il n’y a cas regarder comment le système éducatif s’est transformé, par exemple. Jamais notre université ne redeviendra ce qu’elle était en 2019, jamais les étudiants ne vivront leurs études comme ils les vivaient autrefois, et jamais plus les profs n’auront les mêmes obligations et libertés qu’ils avaient auparavant. La pandémie n’a pas appuyé sur le bouton “pause” de nos vies; elle a simplement chamboulé le monde entier, brutalement et soudainement.

Il faut donc arrêter de se torturer avec de faux espoirs qui nous font plus de mal que de bien, et arrêter de se concentrer sur ce qu’on ne peut pas faire. Il faut voir la vie qu’on a aujourd’hui comme la vie qui va continuer, tout simplement, et évoluer, en bien et en mal, ad vitam aeternam, comme elle l’a toujours fait. Il faut construire ce qu’on peut construire et faire les projets qu’on peut faire aujourd’hui, et arrêter de se dire qu’il faut “attendre patiemment” le jour où notre ancienne vie sera “de nouveau” possible. Alors mes projets à courts et longs termes sont de terminer l’année scolaire le mieux possible, de me trouver un appartement à Kingston, d’espérer voir un jour le printemps arriver, et de réussir à faire des Jaffa cakes.

29 comments

  1. mmechapeau

    Pas besoin de penser à nos grands-parents. La guerre et d’autres joyeusetés du même genre, ça existe toujours de nos jours. Mais à part ça, je suis tout à fait d’accord avec vous. Comme quoi, il n’y a pas que l’ami Bleck qui peut remporter nos adhésions.
    😀

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  2. Nina

    Ma mère a vécu dans trois lieux différents Espagne, Algérie, France en recommençant tout à chaque fois. Conclusion: c’est l’instant présent qui commande (en imaginant l’avenir).

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  3. Je n’attends pas que l’on revienne comme avant. J’avance au jour le jour et ça ne m’empêche pas de faire des projets tout à fait réalistes et positifs. Mais je me focalise sur ce que je peux faire, c’est plus facile et je trouve toujours quelque chose.

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  4. J’imagine que lorsqu’on est un civil plongé dans une guerre, la survie quotidienne occupe davantage les pensées que le futur. Ils devaient subir autant de propagande et de désinformation que nous, par contre l’ennemi était plus concret. Ici, en sortant de chez eux, les gens ont autant peur de tuer quelqu’un d’autre que d’être tué…

    C’est marrant parce que le bouquin que je viens de finir s’interroge justement sur l’espoir, son côté actif ou passif, utile ou néfaste. Et conclut qu’il faut un ‘espoir radical’ c’est-à-dire savoir renoncer aux choses du passé et trouver de nouveaux espoirs plus réalistes. Exactement comme tu le fais 🙂

    Je pense aussi que la vie ne sera plus jamais comme avant, pour les raisons que tu cites mais également parce que le covid est peanuts par rapport aux chamboulements qui nous attendent avec le dérèglement des écosystèmes et le changement climatique.

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  5. wam

    oui, je suis d’accord avec toi.
    Je me demande aussi comment mes grands mères (je n’ai pas connu mes grands pères) ont vécu la guerre. Et je suis bien reconnaissante de ne pas vivre cette vie là. Et je croise les doigts pour que cela ne m’arrive jamais, i à moi, ni à ma descendance.
    Je suis toujours étonnée par ceux qui évoque la vie post covid comme une vie comme avant. [et là, vous pouvez arrêter de lire si ne voulez pas plomber votre moral]
    Déjà (mais il ne faut pas me parler, j’ai légèrement tendance à plomber l’ambiance), déjà, donc, je crains qu’il n’y ait pas de si tôt une vie post covid. au mieux, il sera toujours là, comme une maladie qu’on peut avoir, au pire comme une plaie dont on n’arrivera pas à se défaire, parce que la vaccination n’est pas assez rapide en tout cas au niveau mondiale, parce que la vaccination ne couvre pas pour toujours, parce que des variants sont arrivés et continueront à arriver tant que le virus circule, ce qui est le cas tant que la vaccination n’est pas massive au niveau mondial
    Ensuite, parce qu’on ne mesure pas les changements que cela risque d’induire, sur le plan sociétal, pour commencer. Je veux dire, ces millions de gens poussés dans la pauvreté, la misère ou simplement la détresse psychologique, les inégalités engendrées par cette crise qui s’annonce.
    Et enfin, en plus de la crise psychologique, économique et sociétale, je redoute la crise climatique. A vrai dire, je ne sais pas si je redoute le plus les changements drastiques qu’il faudra engendrer dans notre vie pour atténuer le choc, ou le fait qu’il n’y aura pas de changements majeurs et donc le méchant mur qu’on va se prendre en pleine vitesse et en pleine face.
    (coucou Bleck pour ces derniers points, on se rejoint la dessus, je crois)

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    • Bleck

      Merci pour le coucou que je te rends affectueusement, mais tu sais on peut également se rejoindre sur la déconne, passer par la case fantaisie, la dérision ce qui n’empêche nullement le réalisme.

      Bleck

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    • wam, c’est sûr qu’on n’est pas sortis de l’auberge, et que certains problèmes n’ont même pas encore fait surface. Mais je ne sais pas à quel vitesse les choses vont s’aggraver. Les problèmes climatiques, par exemple, semblent empirer chaque année mais graduellement, par endroit, par moment. Donc j’espère qu’on ne va pas encore de prendre un mur de plus dans la face, la pandémie était assez pour quelques années, j’espère qu’on aura un tout petit peu le temps de respirer avant la prochaine catastrophe planétaire 😉

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  6. J’avais écrit un long commentaire, mon téléphone a sonné, et j’ai tout perdu (fausse manip)…
    Je disais donc que, pendant la guerre, mes grands-parents avaient continué à vivre. Ils ont perdu une petite fille et eu deux garçons; quand mon père est né, il paraît que c’est un soldat allemand qui allait chercher le lait pour ma grand-mère. Ils s’étaient adaptés.
    Il paraît que ce qui fatigue surtout le cerveau (et l’épuise, et nous rend dépressif), c’est l’incertitude qui nous oblige à nous réadapter sans cesse. Je vis un peu au jour le jour, je ne me fatigue plus à prévoir. Et je ne crois pas que nous reviendrons au monde tel qu’il était avant, non plus.

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    • Ce que je trouve intéressant c’est qu’on vivait “avant” dans une fausse certitude: on pensait qu’on avait le contrôle de nos vies mais on pouvait aussi mourir d’un accident de voiture ou d’un cancer à tout moment. Là, on fait un peu plus face à cette incertitude et visiblement on n’est pas prêts à y survivre, mais je me demande si on ne s’habitue pas, en fait, au bout d’un moment.

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  7. A mon humble avis, ce sont les personnes qui espèrent un retour à la vie d’avant qui souffrent le plus et qui vont continuer de souffrir. Les autres ont déjà intégré les nouveaux paramètres et se comportent en conséquence. Je trouve que ça rend la vie plus facile mais c’est peut-être parce que j’ai déjà reçu ma première dose de vaccin…

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  8. Pingback: echo – A Never Ending Summer

  9. N

    Je ne pense pas que “l’espoir des jours meilleurs” fait du mal en soi, mais plutôt l’interprétation de cet espoir-là. Moi l’espoir me rempli d’optimisme et me permet d’avancer, de rêver, de me projeter dans l’avenir, mais, parallèlement, il y a aussi toutes ces petites joies du présent qu’il ne faut pas oublier de savourer! Je suis un peu irritée par l’expression “ça va bien aller” qu’on met à toutes les sauces en ce moment (tu sais, avec l’arc-en-ciel). Pour moi ça c’est de l’optimisme cheap (ou du faux espoir, comme tu dis) parce qu’en fait peut-être que oui peut-être que non (qui sait?), mais en attendant la vie continue, on fait de notre mieux avec ce qu’on a devant soi.

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