c'est pas moi je l'jure!

dans la vie en vrai

Ce matin j’ai vu la bande annonce d’un film (Duty Free) créé par un type dont la mère se fait virer de son boulot (à 75 ans). Elle déprime tellement qu’ils décident de faire ensemble tout ce qu’il y a sur sa bucket list, la liste de toutes les choses qu’elle voulait faire avant de mourir.

Comme on dirait bien que ma situation au boulot ne va pas s’améliorer, j’ai papoté un peu avec ma soeur hier à propos de l’idée d’aller passer un peu de temps avec ma mère au lieu de rester ici à m’énerver. Je me demandais si peut-être je pourrais aller passer le “semestre” d’automne (septembre-décembre) chez ma mère, ou peut-être celui d’hiver (janvier-avril), mais bien sûr, cela voudrait dire que je ne serais pas payée, donc ça ne serait pas une décision à prendre à la légère.

Après avoir vu cette bande annonce aujourd’hui, je me demande ce qui serait mieux–pour ma mère et pour le reste de la famille: que je passe du temps avec elle quand elle n’en a pas encore réellement besoin mais qu’on puisse se créer encore plein de souvenirs et passer de bons moments ensemble; ou bien que je passe du temps avec elle quand elle en aura vraiment besoin, mais à ce moment-là il sera peut-être trop tard pour elle pour pouvoir profiter encore consciemment des choses… même si je me dis, en écrivant ces mots, qu’être “conscient des choses” peut peut-être prendre différentes formes. On peut sûrement être “conscient des choses” dans des réalités différentes et encore profiter pleinement de la vie sans avoir besoin de savoir quel jour on est et comment s’appelle la voisine, non?

Arno Geiger, dans Le Vieux roi en son exil, voit son père perdre sa mémoire et essaye au début de le raisonner en répétant “mais non papa, tu sais bien que ta mère est morte,” “mais papa, on y est, à la maison, qu’est-ce que tu racontes!” et se sent de plus en plus frustré parce que son père ne comprend toujours pas que sa mère est morte et continue de dire “je voudrais retourner à la maison” alors qu’il y est, dans sa maison, celle qu’il a construite de ses propres mains à son retour de guerre.

Et puis finalement, Arno se rend compte que non seulement ça ne sert à rien d’essayer de raisonner avec son père, mais qu’en plus ça le rend encore plus confus et triste d’apprendre la vraie réalité (par exemple que sa mère est morte; et en plus il l’oubliera à nouveau dans les dix minutes qui suivent et reposera la question et sera de nouveau affligé par la réponse). Alors il décide de vivre dans la réalité de son père: quand celui-ci veut “rentrer à la maison,” Arno lui dit “OK, on termine le repas et on y va!” et “on essayera de ne pas rentrer trop tard ce soir pour que maman ne nous gronde pas!” et son père est heureux, il se calme, et il aura oublié tout ça avant la fin du repas.

Peut-être que l’être humain est idiot de penser qu’il n’y a qu’une réalité et qu’en plus c’est la seule dans laquelle on puisse être heureux. Si le monde n’est de toutes les manières qu’une illusion (comme Platon nous l’a si bien expliqué), alors il serait entièrement concevable qu’il existe plus qu’une seule illusion et donc plus qu’une seule vraie réalité, non?

8 comments

  1. Inès

    Quelle sagesse mais aussi quelle souplesse il faut pour rejoindre l’autre dans sa réalité. En écrivant ces mots, je me dis que, en un sens, la vie de couple c’est parfois aussi un peu ça 😉 Au lieu de s’énerver et é faire voir son point de vue, parfois il vaut mieux rejoindre l’autre dans sa vision des choses. Ca ne marche pas pour tout, évidemment!

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  2. Oh la la, que c’est beau ! Je me rappelle de ma grand-mère, comme ça m’énervait de la voir se perdre, perdre sa mémoire. Ma mère savait habilement éluder et la faire passer à autre chose. J’essaierai de me rappeler cet enseignement quand ce sera son tour, entrer dans sa réalité fugace.

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  3. J’ai rencontré cet été un couple qui vivait avec la maman de Madame. celle ci vivait dans son monde d’il y a longtemps et ils ont trouvé la cohabitation (un peu) plus facile depuis qu’ils acceptaient de ne pas la contredire et de se réjouir avec elle quand par exemple elle annonçait dans un sourire que sa maman arrivait….mais ce n’est peut être pas si facile…je n’ai heureusement pas été confrontée à ça….et espère que mes fils ne le seront pas non plus!

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  4. Je ne sais pas si c’est ‘aussi simple’ (ça ne l’est déjà pas, on est d’accord) car les réalités peuvent également être mouvantes et non juste des idées fixes ! Par ailleurs quand l’autre a des phases de plus grande lucidité et comprend qu’on lui ment, cela peut faire mal aussi, même si l’intention était tout ce qu’il y a de plus louable 😐

    Concernant le semestre, vu la façon dont tu l’exprimes, tu donnes l’impression que ça te ferait du bien de pouvoir créer/vivre de bons moments avec ta mère. Ça serait lourd à porter aussi… mais d’une autre façon que ta situation présente. Et tu y trouverais sans doute plus de sens qu’au chenit de G. !
    Outre la question délicate du salaire, il y a aussi Câlinette… 4 mois c’est long.

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  5. C’est une situation qui te demanderas beaucoup de patience mais… renouer les liens et mettre qq souvenirs dans la boîte à trésor… c’est super aussi mais, comme dit si bien dieudeschats… il y a aussi Câlinette…

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  6. Anna

    Je suis médecin dans une maison de retraite et suis bien sûr confrontée à ce type de propos sans arrêt. Il existe une philosophie de prise en charge qui s’appelle Humanitude et qui aide beaucoup, surtout lorsqu’il y a de l’irritabilité. Rentrer dans la réalité de l’autre s’appelle la diversion : il ne faut pas forcément le contredire ni entrer dans sa réalité mais s’en servir pour autre chose. Par exemple si la personne parle de sa mère, en profiter pour évoquer des souvenirs : comment était ta mère ? Parle m’en, j’aimerais mieux la connaître. Ça détourne l’attention et permet souvent d’avoir des échanges apaisés et de partager de bons moments. J’espère t’avoir un peu aidée! Bon courage

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  7. je trouve ce billet très beau, cela ne concerne pas mes parents, toujours vaillants à bien plus de 80 ans, mais je pense à tes relations avec ta mère, qui seraient fort apaisées, je suppose,
    si tu allais dans le même sens que les personnages du film cité et le témoignage d’Anna..
    mais Câlinette?

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Merci pour vos commentaires que j'adore :)

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