c'est pas moi je l'jure!

vouloir sans pouvoir

Je continue à lire le bouquin extraordinaire de Judith Heumann, “Being Heuman” et j’apprends des trucs dingues auxquels je n’avais jamais vraiment réfléchi.

L’année dernière, j’ai lu un bouquin qui parlait de discrimination dans les centres d’aide aux étudiants comme le mien, discrimination à la fois contre les directeurs mais aussi contre les employés et les utilisateurs de ces centres ayant n’importe quelle sorte de handicap. Comme je suis moi-même handicapée, on aurait pu croire que j’étais au courant de ce genre de discrimination, mais en réalité, certaines histoires m’ont terriblement choquées et bouleversées! J’étais surprise d’être surprise, et de ne pas avoir réalisé plus tôt combien les choses pouvaient être difficiles pour d’autres personnes comme moi dans les mêmes contextes que le mien.

Cette fois encore je suis surprise par tout ce que je ne savais pas à propos des lois concernant les personnes ayant des handicaps, l’histoire des luttes qui ont mené à ces lois, et surtout les parallels avec d’autres luttes pour les droits de l’homme et de la femme (Human Rights)!

En gros, je réalise que j’ai appris l’histoire du combat des noirs, par exemple, mais je n’ai jamais appris l’histoire des combats des personnes qui ont des handicaps physiques et/ou mentaux. Et pourtant, ces combats ont eu lieu à peu près en même temps (aux Etats Unis), et il y a un peu plus d’un million de noirs au Canada et plus de trois millions d’adultes avec un handicap (visible ou non) au Canada (42 millions de noirs vs. 61 millions d’handicapés aux US)! Je ne minimise pas l’histoire et la lutte des noirs contre une ségrégation terrible, mais je me demande pourquoi personne ne connait vraiment l’histoire et la lutte des personnes handicapées contre une ségrégation tout aussi terrible. Il est temps d’arrêter d’ignorer toute une partie de la société et d’enseigner aussi cette histoire à l’école!

Judith Heumann raconte plein de choses intéressantes, comme par exemple le fait que la société n’était pas toujours d’accord de donner les mêmes droits aux noirs qu’aux blancs, mais c’était quand même plus facile à faire que de donner les mêmes droits aux invalides qu’aux valides! Au départ, les hôpitaux, les écoles, et les transports publics, par exemple, ont refusé d’adopter les nouvelles lois parce que ça leur aurait coûté trop cher de tout rendre accessible à absolument tout le monde. En même temps, beaucoup de groupes de minorités (noirs, femmes, LGBTQ+, vétérans, etc.) s’entr’aidaient et soutenaient mutuellement leurs combats contre la société qui les ségréguait, à cette époque. Par exemple lors du sit-in de Judith Heumann à San Franciso pendant 24 jours, un groupe d’homosexuels offrait des repas aux manifestants, et des membres des Black Panthers les leur apportaient.

Le truc le plus incroyable que j’ai appris hier c’est que je suis arrivée aux Etats Unis en décembre 1995, pour y faire mes études, et le American Disability Act, qui protège les Américains ayant des handicaps contre la discrimination au travail, à l’école, et dans les lieux publiques et privés n’a été signé QU’EN JUILLET 1990!!!!! J’ai toujours pensé que ça datait des années septante, et que les Etats Unis étaient vachement en avance avec ces lois–surtout par rapport à la France–grâce aux vétérans de la Guerre du Vietnam. Misère, mon ignorance est stupéfiante!

Alors oui, lisez des bouquins écrits par des auteurs LGBTQ+, démolissez les statues des esclavagistes, battez-vous pour des opportunités égales et un salaire homme-femme égal, aidez les réfugiés, votez contre les tyrans et la torture et la violence faite aux femmes et aux enfants (et aux animaux). Mais n’oubliez pas les droits des personnes handicapées, qui font encore aujourd’hui face à une discrimination souvent terrible elles aussi!

Comme dit Judith Heumann quand on lui demande si elle est heureuse, maintenant qu’il y a des toilettes accessibles un peu partout: “If I have to be thankful for an accessible bathroom, when am I ever gonna be equal in the community?” On ne demande pas la lune, juste la possibilité de profiter de la vie comme le reste du monde!

16 comments

  1. Bien dit. La discrimination existe encore, est très banalisée et non conscientisée, c’est bien là le problème. Commr tu le sais, je travailme dans un centre de réhabilitation psycho-sociale pour adultes en situation de handicap (handicaps très variés). En juin j’ai reçu un jeune homme en fauteuil roulant, très motivé pour entrer en stage fin août. De mon côté (je suis chargée de détecter freins psychosociaux éventuels), tout est vert. Je le positionneme donc sur l’entrée de fin août et présente le dossier à l’équipe. Réponse : non ce sera novembre car on a déjà Mme X qui entre le 24 pour 3 mois et on a pas le droit à plus de 2 fauteuils roulants à l’étage en même temps. Çà m’a choquée que personne soit désolé pour le Monsieur, que personne ne se rende compte que par notre faute (type de locaux), on le discrimine, on lui refuse son droit d’entrer en stage. Personne n’a compris ma réaction et çà m’a encore plus énervée. J’ai dit à ma cheffe de le rapeler pour le lui annoncer, que je ne le ferai pas, et qu’elle ne s’étonne pas s’il portait plainte pour discrimination si elle lui donnait ce motif. Elle était légèrement gênée. Légèrement…çà m’enerve rien que de l’écrire…

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  2. Bleck

    En tant que mâle primaire blanc, pas plus handicapé pas plus réactionnaire que la moyenne, non déboulonneur de quelque statues qu’elles qu’elles soient. Je viens de lire un très beau billet.

    Bleck

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  3. Il ne faut pas déboulonner les statues, mais expliquer l’histoire et faire amende honorable. Quant aux handicapés, il y a des tas de choses à faire ; ne pourrait-on par exemple enseigner à tout le monde des rudiments de langue des signes, au lieu d’exiger, comme ce fut longtemps le cas en France, que les sourds “vocalisent” (parlent avec leur bouche)?

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    • Ohhh ma chère, tu ne sais pas à qui tu t’adresses en disant ça, j’espérais que personne n’allait me contredire sur ce sujet, mais tu l’as fait, et je vais devoir encore m’énerver et tout expliquer… Ce weekend, ça va barder! (et à part ça je te conseille très vivement de lire le bouquin d’Oliver Sacks, “Des yeux pour entendre,” qui est sublimissime!)

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    • Je dirais deux choses ici. D’abord, en tant qu’historien, j’appuie énergiquement le mouvement en faveur du déboulonnement de statues. Les monuments n’ont pas pour fonction d’éduquer, mais plutôt de célébrer. Le fait de placer une statue de quelqu’un sur un piédestal vise à l’exposer à l’admiration des gens qui passent. Les monuments coûtent une fortune à ériger et ce n’est pas par hasard que ceux (parfois celles) qui s’y retrouvent sont généralement des personnes de pouvoir. Le monument les pose en modèles à suivre. Il n’y a pas d’autre visée éducative que cela, peu importe ce que l’on peut inscrire sur ou autour du piédestal pour mettre la personne en contexte. Un monument n’est par définition pas conçu pour encourager la pensée critique. Cela dit, on peut utiliser le langage symbolique dans la conception de monuments pour susciter une réflexion, mais c’est rarement le cas dans la statuaire que les mouvements de changement social cherchent à déboulonner. Le seul moyen de créer une réflexion autour de ces monuments érigés bien en vue sur la place publique, dans un passé qui avait d’autres priorités sociales, est de les retirer de l’espace public pour les placer dans un lieu susceptible de susciter la réflexion (institution muséale ou autre).
      Quant à ce que vous dites des langues signées, effectivement, le multilinguisme serait une réponse beaucoup plus socialement responsable que l’idée de forcer (soit par l’usage de méthodes d’éducation “oralistes” ou par l’imposition d’implants chirurgicaux) les personnes sourdes à se conformer à la norme entendante. Cependant, la résistance sociale est toujours forte face à d’autres priorités qui visent à forcer la plus grande partie de la population à entrer dans le “moule” de l’efficacité capitaliste. Ici, c’est l’historien de la surdité à tendance marxiste qui parle.

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  4. Mes diverses lectures sur l’histoire du handicap, dans le cadre de mes recherches doctorales, ont effectivement fait surgir cette sous-représentation du handicap (sous toutes ses formes: physique, intellectuelle, mentale) dans l’histoire qui, avouons-le, représente la plupart du temps le passé comme s’il était seulement habité d’hommes (parfois de femmes, parce que reproduction oblige) blancs, cis-genrés et présumés hétérosexuels, sains de corps et d’esprit et sachant tirer les ficelles du pouvoir. Il y a beaucoup de sous-représentations hors de ce petit groupe qui prend toute la place (dit l’homme blanc, gai, cis-genré, de la classe moyenne et sain physiquement sinon d’esprit).
    En ce qui a trait spécifiquement à la sous-représentation du handicap, je crois que l’explication la plus sensée que j’ai trouvée provient des chercheurs et chercheuses britanniques du champ des “disability studies”. Elle tient à quelque chose comme ça: les personnes dites saines de corps — able-bodied (les recherches portaient surtout sur le handicap physique) craignent d’être confrontés à la fragilité de leur propre corps et donc évacuent d’emblée les représentations du corps qui sont différentes. C’est là où la différence provoquée par le handicap diffère de celle basée sur l’ethnie, la race, l’orientation sexuelle ou l’identité de genre: quelque part, chacun d’entre nous a le potentiel d’être handicapé.
    Évidemment, examiner la construction sociale du handicap qui explique pourquoi la différence de condition physique crée des désavantages sociaux, économiques et autres permet de confronter cela, mais peu d’entre nous veulent vraiment le faire. Et pourtant… notre société ne pourrait que mieux se porter si elle devenait plus universellement accessible.

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    • C’est très intéressant, ce que tu racontes à propos de la différence entre les différentes “différences.” Judith Heumann dit aussi que le handicap est la seule “différence” où la personne a souvent besoin d’aide et n’est pas toujours indépendante. C’est dingue tout ce à quoi je n’ai jamais réfléchi!!!

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  5. Valérie de haute Savoie

    Comme toujours, tes billets sont très intéressants et font réfléchir, aller plus loin que nos certitudes. Je suis retournée lire le billet dont tu mets le lien (je suis moi même handicapée) qui est très très juste et Calinette est choupinette 😉
    Merci Dr CaSo pour nous faire remuer nos méninges.

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  6. Pingback: dance with the devil | c'est pas moi je l'jure!

Merci pour vos commentaires que j'adore :)

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