c'est pas moi je l'jure!

l’immortalité

Mes deux grands-mères ont eu des vies bien différentes, à part pour le fait qu’elles ont toutes les deux vécu en Lorraine, qu’elles ont eu trois enfants chacune, et que leurs maris sont morts avant elles.

Ma Mamie, mère de mon père, venait d’une famille française protestante relativement aisée et s’est mariée (tard) avec le secrétaire général des Houillères du Bassin de Lorraine, qui l’a embarquée pour cinq ans au Maroc (où mon père est né). Ils ont pris leur retraite dans un appartement en face de la Sorbonne, ont beaucoup voyagé, et ont tous les deux travaillé bénévolement pendant des années et suivi des cours à la Sorbonne. Mon grand-père est mort à 103 ans (en 2018) et ma grand-mère à peine quatre mois plus tard.

Ma Mémé, mère de ma mère, venait d’Italie et a travaillé comme couturière avant de rencontrer son mari, lui aussi immigrant italien catholique et ingénieur dans… les Houillères du Bassin de Lorraine. Je ne sais pas s’ils sont un jour retournés en Italie mais je sais qu’ils ont très peu voyagé. Ils sont restés en Lorraine après la retraite de mon grand-père mais n’ont malheureusement pas pu en profiter longtemps puisque mon grand-père est mort relativement rapidement d’un cancer avec en plus un Alzheimer (en 1991). Ma grand-mère lui a survécu 14 ans, seule dans leur grande maison vide, et a fini par succomber elle aussi aux affres de la démence sénile.

Je n’ai jamais pu beaucoup “profiter” de mes grands-mères puisqu’elles habitaient en France et nous en Suisse. J’aurais aimé savoir ce que c’est que d’aller tous les mercredi après-midis chez ma Mémé par exemple. Mais on les voyait seulement une ou deux fois par an, pendant les vacances de Noël ou l’été.

Ma Mémé nous cuisinait toujours un délicieux boeuf aux carottes et de superbes tartes aux mirabelles de son jardin. Elle était tout le temps affairée et soucieuse, elle nous demandait toujours si tout allait bien, et elle aimait être indépendante et s’occuper de tout elle-même. Elle connaissait tout le monde dans son quartier et même à la grande surface où elle allait faire ses courses. Elle n’avait jamais compris le changement de devise et a toujours simplement payé le même nombre d’euros qu’elle aurait payé en francs pour ses courses! Elle écrivait des lettres à ma mère chaque semaine. Je crois que l’une des dernières fois où je l’ai vue c’était lors de mon voyage aux Pays Bas avec ma roommate, quand on a passé une nuit chez elle, après avoir visité le cimetière américain. J’ai pu aller à son enterrement parce que j’étais venue en Europe pour le baptême de mon filleul, son arrière-petit-fils, et j’ai appris sa mort à l’atterrissage. Je me souviens d’un Lille-Saint-Avold épique et sous une pluie torrentielle pour aller directement du baptême à l’enterrement avec tous les oncles-tantes-cousins-cousines!

On voyait plus souvent notre Mamie, surtout quand on allait passer nos vacances d’été dans le sud de la France avec toute la smala des oncles-tantes-cousins-cousines et même pendant longtemps mes arrières-grands-parents, ou bien dans le Loiret, dans la maison de vacances de mes grands-parents. Ma mère n’aimait pas du tout ma Mamie, et donc ces vacances étaient toujours teintées d’engueulades. Je me souviens des repas qu’on faisait autour de la grande table, où ma Mamie apportait les plats toujours délicieux en poussant sa table roulante bringuebalante et terriblement bruyante sur les tommettes à travers toute la maison, et les petits déjeuners avec la mimolette qui me paraissait si exotique (nous, on n’avait que du gruyère)! Je n’ai pas pu aller à son enterrement parce que j’étais si malade qu’on ne m’a pas laissée entrer dans l’avion! Ni à la cérémonie d’adieu.

J’aurais aimé leur demander comment elles ont passé la guerre, seules–ma Mémé était déjà mariée mais pas ma Mamie. Je sais que ma Mamie a été traductrice pour les militaires américains pendant un temps mais je ne sais pas du tout ce que ma Mémé faisait. J’aurais aimé passer du temps seule avec elles, sans tout le monde autour de nous tout le temps. J’aurais aimé me rendre compte que les grands-mères c’est précieux avant qu’il n’ait été trop tard. J’aurais aimé leur demander ce qu’elles ressentaient quand elles étaient entourées de tous leurs enfants et petits-enfants et arrières-petits-enfants, moi qui n’en aurai jamais.

Les gens qu’on aime #27: quelqu’un qui est mort et qui nous manque terriblement

29 comments

  1. Ce texte est vraiment très beau et rend tes grands-mères tellement vivantes. Je n’ai connu qu’une seule de mes grands-mères et en dépit de sa sévérité et de son intransigeance, j’avais tissé avec elle des liens indéfectibles qui ont longtemps rendu ma mère jalouse! Et, curieusement je n’ai pas vécu un tel déchirement à son départ. Par contre c’est la façon dont mes filles parlent aujourd’hui du rôle qu’ont joué auprès d’elles leurs deux grands mères dont elles ont été très proches que je retrouve dans ton évocation.

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  2. Celine de Bruxelles

    #27: mes deux grand -mères sont décédées (ma grand-mère paternelle l’an dernier) mais j’ai envie de raconter un peu de mon grand-père paternel pour cette rubrique. Il était alsacien né juste à la fin de la première guerre. Je ne connais pas beaucoup de son histoire, mais je sais qu’il a rencontré jeune ma mamie et qu’ils se sont vite mariés.
    Pendant la guerre il a été fait prisonnier et a réussi à s’échapper. Il n’a jamais vraiment raconté, comme beaucoup de sa génération. Par contre, il n’a jamais pardonné aux ´schleu’ et refusait de passer par la ´schleubie ´ pour voyager.
    Il a eu un poste important dans une entreprise alsacienne et voyageait beaucoup pour négocier des contrats. Il était je crois assez sportif mais de tout ça je ne connais pas beaucoup car il a eu un accident: il s’est fait faucher par une voiture quand il roulait à vélo. Le chauffeur ne s’est pas arrêté et avait laissé mon grand-père dans un très mauvais état.
    Il a pu s’en remettre mais cela a pris du temps et avec des séquelles.
    Mes grands-parents ne sont pas les plus funs du monde, mais ils assistaient à nos galas de danse, suivaient nos exploits sportifs dans le journal, venaient à une époque les mercredis soirs à la maison, le panier sous le bras pour partager le repas.
    Nous allions de temps en temps passer du temps chez eux et je me rappelle de leur jardin, des lilas qui sentaient si bon, de la cueillette des cerises dans leur arbre, de mon coin de fraisiers des bois et surtout du merle que j’entendais siffler chez eux.
    Ado, nous recevions de mon grand-père des boules de graisse remplies de graines pour les oiseaux. Cela me faisait bien rire…
    Et maintenant, qui est-ce qui met des boules de graisse dans le jardin? Qui surveille les oiseaux qui viennent picorer des graines sur la terrasse ?
    Et j’ai une pensée pour lui à chaque fois que j’entends les merles siffler lorsque je jardine. J’ai le sentiment qu’il vient me faire un coucou.

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    • Mon pépé était prisonnier en Autriche pendant pratiquement toute la guerre et pourtant, il a envoyé ses filles faire des échanges linguistiques dans une famille en Allemagne et les deux familles ont été amies jusqu’à sa mort (et même encore aujourd’hui)! Mon papy s’est battu contre les Allemands pendant cinq ans, et pourtant, il a accueilli mon beau-frère Allemand à bras ouverts. Je ne sais pas comment ils ont fait tous les deux!

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      • Céline de Belgique

        Oui, sacré de challenge de pardonner aux Allemands. Quand j’ai un peu osé me rebeller contre mon grand-père, j’essayais de lui faire comprendre qu’il ne fallait pas les mettre tous dans le même panier -ou etait-ce dans ma tête seulement ? Mais je crois que la blessure était trop importante chez lui.

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  3. Quel magnifique texte sur tes grands-parents….les miens sont partis depuis longtemps mais j’ai pu en profiter beaucoup durant mon enfance et adolescence. J’aimerais tellement pouvoir discuter avec eux…bises, bon week-end !!

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      • De mon côtés mes grand-pères sont partis assez tôt, dont un très tôtvet dans des circonstances dramatiques, ce qui fait que je me suis toujours dit de profiter à fond de mes grand-mères. Pour chacune j’ai pu partager des moments très forts jusqu’à jeur décès, malgré les 4 heures de route, à l’époque j’y allais dès que possible pour passer du temps avec elles, du coup je n’ai pas trop de regrets même si bien sûr elles me manquent. Et ce qui me fait très plaisir également, c’est que mon fils en garde également des souvenirs, même s’il était tout petit, çà j’en suis très contente. Très bon dimanche à toi !

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  4. ah, quel bel article aujourd’hui, ce texte m’a bien émue..tu as eu la chance de les connaitre, ils ont vécu longtemps, tu a spu en profiter , même si tu regrettes de en pas avoir passé assez de temps avec eux..
    tes grands parents ont vécu à Saint Avold? j’habitais tout près, et je suis allée au lycée de St A, je connais bien cette ville😉le cimetière américain idem!
    la dernière photo, on dirait toi😀
    #27 un de mes jeunes collègues est mort il y a quelques années, j’avais noué un lien amical très fort avec lui, il venait de Lorraine comme moi, j’ai eu énormément de peine à sa mort, je pense souvent à lui, à ses souffrances, à sa maladie, il est mort si jeune..nous sommes restées amis avec sa femme, mais à chaque fois que je la vois, la tristesse revient..
    bon samedi, bises

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      • de 1971 à 1973 (j’ai passé le bac une année bien spéciale pour toi) ! mon oncle paternel (de Saint Avold) était ingénieur aux houillères et sa soeur travaillait aussi aux houillères..seul mon père n’était pas dans ce milieu (instit)..la mine avait tué leur père..quelle ironie!
        c’est très marrant de savoir que tes parents m’ont précédée au lycée Poncelet..un petit lien nous relie😉
        j’y suis retournée il y a quelques années, la ville a bien changée!!!😥

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  5. Ma grand-mère paternelle me manque aussi beaucoup, nous allions chez elle tous les dimanches. Elle avait perdu deux de ses trois enfants avant leur majorité, et elle a été veuve pendant 12 ans… Je voyais beaucoup moins ma grand-mère canadienne (et je n’ai été qu’à un seul enterrement d’un membre de cette partie de la famille, parce que nous étions sur place quand il est mort).

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  6. Bleck

    deux, trois choses… les houillères de lorraine et Saint-Avold, c’est l’histoire d’une partie de ma famille par alliance, c’est curieux tout de même !
    La dame en uniforme au sourire magnifique, quelle belle femme. (et quel superbe cliché)

    # 27 Je n’ai pas connu mes grands-parents. C’est René qui me manque terriblement, sa tendresse son humour ses gestes et manies, ses rides et sa Citroên nos rigolades sans fin, sa classe physique et ses polos Lacoste, ses larmes et ses grimaces, ses grandes mains généreuses. J’ai adoré ma mère, curieusement c’est mon père René qui me manque terriblement aujourd’hui.

    Ce soir je n’ai aucune envie d’écrire une connerie.

    Bleck

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  7. wam

    Oui, je comprends. Quitter la ville de mon enfance a été un déchirement. MAIS j’ai pu connaitre ma grand mère, qui a sans aucun doute à mes yeux été une personne fondatrice de qui je suis. coeur sur elle, paix à son âme.
    #27: quelqu’un qui est mort et qui nous manque terriblement
    J’ai donc déjà parlé de ma grand mère dans “si loin de vous” le 01/11
    Mais je voudrais aussi parler de mon cousin JL, qui est mort et qui me manque terriblement.
    Nous n’étions pourtant pas très proche. D’abord, il avait 10 ans de plus que moi. Ca compte quand on est enfant. mais, semble t il, dès toute petite, j’étais en admiration pour lui. Mes parents me racontent qu’alors qu’il était à la maison pour quelque jours (je pense qu’il était ado et qu’il avait fait du bateau avec mon père, son oncle, donc), je racontais à mes copines que si elles m’embetaient, je raconterais tout à mon cousin JL (hahaha, une petite fille qui prend son ado de cousin pour le protecteur absolu). Il est même possible que j’ai proclamé que j’allais me marier avec lui. Il s’est marié, a eu 4 enfants; il a rendu visite à ma famille (= mes parents et mon frère) en vacances quelques fois. Une fois étudiante, j’ai baby sitté ses enfants, du moins quand il n’en avait encore que 2. J’ai parlé un peu longuement au téléphone avec lui, alors qu’il s’appretait à me preter sa maison et sa voiture, car j’étais invitée à un mariage dans la ville du Sud où il habitait à ce moment là. Lui était en vacances sur cette période. Je me souviens du plaisir que j’ai retiré de cette conversation. il est mort 1 ou 2 ans après, brusquement, dans un accident à son travail. Je pleure toujours quand je pense à lui et à sa mort. J’étais aux US à ce moment là, je n’ai pas pu rentrer pour les cérémonies. Ca reste une douleur. J’ai beaucoup d’estime pour sa femme, avec qui je suis évidemment en contact. Mon cousin JL me manque, son intelligence, son calme, son indépendance d’esprit, sa gentillesse, son ouverture d’esprit, son attention aux autres, sa curiosité (et là, j’ai les larmes aux yeux).

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  8. Jenny

    #27 quelqu’un qui est mort et qui nous manque terriblement
    Je crois que j’ai beaucoup de chance : j’ai connu peu de décès de gens proches. Mes grands-parents, décédés en 1995, 1996 et 2002. Et même si j’en ai conçu un immense chagrin à l’époque, je crois que je me suis habituée à leur absence donc je ne peux pas dire qu’ils me manquent. Mais ils m’ont manqué. Ma grand-mère maternelle plus particulièrement. J’aurais aimé profiter d’elle plus longtemps. Elle m’a légué ses aquarelles, son chevalet et ses livres de dessin. J’ai dressé un petit “autel” (dans le sens d’un autel pour les Lares, les ancêtres) dans ma chambre avec une peinture qu’elle a faite pour moi, un petit poisson en bois sculpté qu’elle aimait particulièrement, des coquillages, des cailloux et des pommes de pin qui proviennent de son île chérie.

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  9. J’aime beaucoup lire ces histoires de famille. Je suis aussi issue d’immigrés italiens (Giovanni et Maria-Grazia)… Mes grands parents sont morts depuis longtemps 81 j’avais que 4 ans 1/2, 1996 et 1997…. En quelques mois j’ai perdu 3 de mes grands-parents… Mais j’ai tellement de souvenirs avec mes grands-parents maternels, je raconte souvent ces souvenirs à mes enfants, on va fleurir aussi leur tombe…. J’adorais mes grands-parents maternels alors que les paternel je n’ai jamais rien partagé avec eux ils s’en foutaient de nous….

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