c'est pas moi je l'jure!

ma mère chantait

Je considère ce voyage un échec à 80%.

Pendant mon séjour en Suisse en août, je savais que c’était les derniers “bons” moments à peu près lucides que je passais avec ma mère. Cette fois-ci, c’était la dernière fois que ma mère me reconnaissais. La prochaine fois que je la verrai, je ne serai plus qu’une inconnue pour elle.

Il y a eu des bons moments:

  • la thèse de mon frangin
  • les trop courts moments passés avec mes frangines dont un agréable dîner avec ma soeur allemande avec qui je n’ai normalement pas la conversation facile
  • les longues discussions, repas, rigolades, et allées et venues avec mon frangin
  • les repas avec mon père
  • la petite fête de Noël avec ma mère le dernier jour
  • les rigolades et bonnes bouffes et la papote ensemble et les câlins de chiens et jeux marrants avec ma copine et son mari tous les soirs–sans eux, je n’aurais jamais survécu à ce voyage!
  • les trois jours de triage, papotages, et rigolades passés dans l’appartement de ma mère avec la zia
  • une voisine de ma mère qui est venue nous raconter–deux fois–de très gentilles choses sur ma mère et ça m’a beaucoup touchée
  • les bons moments avec deux copines
  • un chouette petit voyage à Château-d’Oex–le seul moment où j’ai pu m’échapper quelques heures
  • la location de la Jaguar
  • le soulagement incroyable lors de la nouvelle du feu vert du juge de paix pour sortir ma mère de Suisse, alors que j’étais coincée à Amsterdam
  • tous ces inconnus rencontrés brièvement pendant ces trois semaines qui me souriaient ou m’aidaient ou papotaient gentiment avec moi et qui rendaient mon enfer un peu plus supportable–je les ai remarqués et appréciés plus que jamais!

Mais j’ai fait enfermer ma mère dans un hôpital psychiatrique. Je l’y abandonnais derrière cette stupide porte en verre à chaque visite. Je n’ai rien pu faire pour lui rendre la vie un peu moins pire. Je n’ai pas pu lui dire que c’était la dernière fois que je lui rendais visite, le dernier jour, même quand elle m’a appelée pour me demander une dernière fois “Mais alors tu t’en vas? Mais alors je dois vraiment rester ici?”

J’étais horriblement triste et en même temps horriblement fâchée contre elle à cause de ce gâchi de vie, de nos relations pourries, du mariage pourri de mes parents, de tous ces non-dits et ces moments perdus… En fait j’étais en même temps horriblement triste et en même temps fâchée contre tellement d’autres personnes: mon père, moi-même, mes frangin/frangines, la famille et nos proches en général… Je crois qu’il n’existe pas de mot pour décrire le merdier de pensées et de sentiments dans tous les sens que j’ai ressentis pendant ces trois semaines.

Pendant trois semaines on a attendu sans rien vraiment pouvoir faire. J’ai été dans cet appartement pour la dernière fois; à Morges pour la dernière fois. Je n’ai pas laissé ma mère dire au-revoir à tout ça, presque trente ans de sa vie! Je sais qu’elle était déjà dans un sale état quand je suis arrivée, mais j’étais venue pour l’aider et au lieu de ça, je l’ai arrachée très brutalement à sa vie et enfermée dans un hôpital psychiatrique. Et j’ai vu la personne qu’était ma mère s’amenuiser de jour en jour.

J’ai du mal à ne pas ressentir d’amertume parce que mon frère et mes soeurs vont maintenant s’occuper de déménager ma mère dans un EMS à Paris et pourront souvent aller la voir là-bas et l’aider à s’adapter à son nouvel environnement et à sa nouvelle vie et profiter de ce qui reste encore d’elle, et moi je suis coincée ici et je ne peux strictement plus rien faire ni pour elle ni avec elle, et la prochaine fois que je la verrai, je ne serai plus qu’une inconnue pour elle. Je ne peux rien faire non plus pour aider mon frère qui va devoir s’occuper de mettre fin aux presque quarante ans de vie de ma mère en Suisse.

Mon retour en Alberta a été digne du reste de ce séjour: un enfer de connections ratées et de tempêtes de neige et d’attentes interminables et de larmes que je n’arrivais pas à arrêter et de trajets prolongés et de stress dans trop d’aéroports de 47,5 heures exactement.

Pendant la petite fête de Noël de l’hôpital, une aumônière racontait l’histoire d’un petit joueur de flûte qui ne voulait pas jouer pour le bébé Jésus qui pleurait misérablement, parce qu’il n’avait ni couronne ni argent. Ma mère s’est tournée vers moi et m’a soufflé à l’oreille: ils sont cons, ils auraient dû m’appeler, je lui aurais chanté un truc et il aurait immédiatement arrêté de pleurer, leur bébé!

37 comments

  1. alcib

    Je ne sais trop quoi te dire, sinon que l’on ne peut pas toujours tout contrôler, ni de sa vie, ni surtout de celles des autres, si fort qu’on puisse les aimer. Qu’on appelle cela destin, hérédité, karma, milieu, éducation, environnement, ou autrement, il semble que l’on n’ait pas vraiment entière liberté de mener nos vies comme on le voudrait. Tu as fait ce que tu as pu pour ta mère. Après tout, elle sera probablement mieux traitée et probablement plus à l’aise maintenant qu’elle l’était ces derniers temps.
    Il te reste maintenant à penser à toi, à t’occuper de ta vie, sans culpabilité, sans remords, sans regrets… Bon courage !
    Et Joyeuses fêtes, pour commencer.
    Fais confiance à la sagesse et à l’amour de Calinette.

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  2. oh ma chère… puisse ta peine s’alléger. Ta Maman sera bien, je veux garder confiance pour ça. Même alors qu’elle est toujours en vie, il y a tout ce travail de deuil à faire… et c’est difficile, long, douloureux. Et un jour, ça va mieux. Profite de chaque bon moment, de chaque câlin avec Calinette…
    Je pense fort à toi, à ton frère, et à tes soeurs. Je t’embrasse et te souhaite de passer un Noël avec de chouettes ami/es qui pourront t’accompagner aussi là où tu te trouves, dans un cocon!

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  3. Olivier du Vercors

    Juste un petit hug en passant, c’est bien tout ce que je peux faire, mais je le fais sincèrement.
    Bises à toi et caresses à la tigresse que tu as du retrouver avec bonheur…

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  4. Narayan

    à te lire, je mesure la chance d’avoir eu une mère qui a été maitre de son destin jusqu’à la fin. Je n’ai pas eu à vivre avec cette culpabilité d’avoir choisi à la place de. Tu n’as pas cette chance, et je ne sais que dire pour soulager ta peine. Je suis de tout coeur avec toi, je pense énormément à toi, et j’espère vraiment que tu trouveras la force de te distancier du naufrage de cette fin de vie. Quoi que tu penses, tu n’es maitre de rien dans cette histoire de fin de vie. ❤

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  5. Laurence. @lopalomita

    P….. de voyage effectivement… les montagnes russes émotionnelles ma pauvre , je comprends ton sentiment de tristesse et culpabilité… mais tu n’y es pour rien et tu ne referas pas l’histoire … et finir par un voyage épuisant … du repos s’impose … heureusement tes sœurs et frère vont continuer le relais… mais c’est un beau lévrier que je vois là ! Adorable n’est – ce pas ? On est à notre 2ème galga on est tombés amoureux de la race … et le chat de ta mère ? Quelqu’un l’a adopté ? Bon courage biz

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  6. A l'ouest

    On fait toujours, enfin on essaie de faire le meilleur qu’on peut pour ceux qu’on aime… mais parfois il faut lâcher prise. C’est dur 😦

    Mille câlins. J’espère que tu pourras tourner la page sur une année pas terrible, et que la prochaine sera plus sereine!

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  7. La zia

    Ce n’est pas toi qui a fait enfermer ta mère. C’etait le seul moyen de la protéger et oui, il s’avère que c’est sur toi qu’est tombé le cran de prendre cette décision. Finalement c’était peut être la raison de ta venue. Pas de culpabilité, surtout pas. Ça va te démolir…
    Moi aussi je pleure pour un oui ou un non. À l’image du ciel qui n’arrête pas depuis un mois de se répandre en larmes.

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  8. fabulousfabs

    Ce n’est jamais facile de prendre la décision de faire placer un parent. Mais il faut réaliser que toi, tes soeurs et frères, vous êtes obligés de le faire pour la protéger, parce qu’elle n’est plus suffisamment autonome pour vivre seule. Vous devez prendre cette décision parce que vous l’aimez. Tu te fais du mal en appelant l’endroit ou elle va rester un hôpital psychiatrique, c’est en fait une résidence pour personnes en perte d’autonomie. J’ai dû passer par là avec mon père il y a quatre ans, mais le personnel de la résidence s’est bien occupé de Papa. J’avais cette anxiété de moins, de savoir qu’on s’occupait bien de lui (Et c’est très dur de vivre avec cette anxiété permanente). Que s’il tombait, on le relèverait, que s’il souffrait, le médecin et les infirmières étaient toujours présents, qu’on surveillait sa prise de médicaments. Il y avait des physiothérapeutes, des ergothérapeutes, des nutritionnistes qui évaluaient les résidents pour s’assurer que leur qualité de vie soit la meilleure possible. Tout seul (veuf) chez lui, il n’avait plus de qualité de vie, coincé entre ses 4 murs. Faut que tu vois ça sous cet angle pour ne pas te faire mal inutilement,

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    • Il n’y a hélas pas d’autre nom possible qu’hôpital psychiatrique pour Prangins, et l’unité psychogériatrique où ma mère est enfermée m’a presque rendue folle moi-même! On espère que l’endroit où elle va aller à Paris sera comme celui que tu décris pour ton père 🙂

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  9. que c’est triste ce qu’il t’est arrivé, je compatis et je t’envoie plein de câlins pour surmonter cette grosse peine, c’est terrible certainement cette impression de se “débarrasser” de sa mère..je ne connais pas, mais je suis sûre que je serai comme toi lorsque les décisions de fin de vie arriveront, j’en suis déjà terriblement angoissée.
    Tu as fait ce que tu devais, il faut maintenant te remettre à ta propre vie, je te souhaite de passer malgré tout un agréable Noël, et une fin d’année plus heureuse,
    je t’embrasse, as tu bien retrouvée Calinette?

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  10. Si tu n’étais pas intervenue, peux-tu dire avec certitude qu’il ne serait rien arrivé de grave à ta maman ? A présent elle est au moins prise en charge, nourrie et lavée correctement entre autres. Au moins tu étais là durant cette transition ce qui a certainement dû aider ta maman.
    Pour les pleurs c’est normal, tu tournes une très grande page de ta vie. Si on ne pouvait pas pleurer, comment ferait-on pour évacuer tout ce chagrin ? Gros gros gros bisous. 😘

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  11. samantdi

    Ma chère amie de loin, je pleure en lisant ce billet, je voudrais te dire à quel point tu es une chouette personne, te serrer dans mes bras pour que tu saches que tu n’y es pour rien. Depuis le temps que je te lis, j’ai souvent remarqué ta propension à endosser des torts terribles qui ne sont pas les tiens. Tu n’as pas fait enfermer ta mère dans un hôpital psychiatrique, tu as été celle qui, par ses capacités à assumer même dans les pires cicrconstances, a été capable d’être présente ce jour-là. C’est différent. Une situation dramatique nouée depuis longtemps a été conclue provisoirement par cette admission, et c’est toi qui as été chargée, symboliquement et matériellement, de cette conclusion.
    Tu es cette femme capable de conduire un jaguar. Le jaguar n’est pas toujours là où on croit le voir.
    Je t’embrasse tellement fort, en ce 24 décembre.
    “L’Espérance voit ce qui n’est pas encore et qui sera. Elle aime ce qui n’est pas encore et qui sera. Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé. Sur la route montante. » (Charles Péguy)

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  12. Je pleure avec toi. Quel stress. Quelle tristesse. Quel gâchis…
    La vie est loin d’être simple 😦 Et les kilomètres n’arrangent rien…
    Il y a plus de 20 ans je m’apprêtais à fêter Noël en Irlande quand mon frère ainé a appelé chez mes “beaux parents” pour me dire que mon père était mort. Sans maladie. Comme ça, d’un coup…
    Organiser le voyage de retour du coeur de l’Irlande à LR avec mon boy friend (billets d’avion hors de prix etc) avait été un cauchemar à ajouter au traumatisme.
    J’avais mis 24h à arriver… La campagne irlandaise était bien loin de la ville de province française…
    Je te raconte ça parce que toutes tes émotions m’ont ramenées il y a 20 ans…Je n’y aurais peut-être pas pensé, sinon, à ce funeste anniversaire…
    Je te fais un gros hug et j’espère que le moral va remonter doucement… Chocolat chauds… Calinette… Lectures amusantes…
    Gros gros bisous.
    As-tu lu https://www.amazon.fr/Prime-1-Janet-Evanovich/dp/2266226126 ? c’est une série qui fait oublier, le temps de la lecture, le marasme…

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    • Quel choc et quelle tristesse cela a dû être pour toi ma pauvre! Gros hug pour toi ma coupine ❤ J'avais un bon bouquin mais je dois avouer qu'après un certain nombre d'heures d'attente et d'énervement, je n'arrivais plus à me concentrer sur rien!

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  13. Je pense aussi que tu te fais du mal avec le mot “hôpital psychiatrique”. J’ai cherché ce que signifiait “EMS” qui est apparemment un acronyme suisse. Je pense que vous n’aviez pas d’autre solution pour protéger votre mère. Je n’ai pas eu à décider cela puisque ma mère est décédée brutalement il y a 7 ans. Elle avait 76 ans, en pleine possession de ses moyens, pas de problème de santé. Chaque fin de vie est unique. Il faut maintenant faire ton deuil de ta relation avec elle et essayer, comme tu l’as fait au début de cet article de voir les bons côtés des choses, te dire qu’elle sera bien entourée dans la structure à Paris. Courage, et prends soin de toi.

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  14. Il est des fins de vie bien triste, ma mère est cloîtrée dans son Alzheimer et elle ne se rend plus compte de sa décrépitude, par contre je ne puis dire que je ressort des visites indemne.
    Difficile de conseiller, difficile d’en parler !

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